La diplomation en recul chez les filles: une lecture biaisée

Dans un article signé Gabrielle Duchaine, La Presse claironnait en janvier dernier que la diplomation au collégial est en recul chez les filles.

Voyons les intertitres associés aux aspects abordés dans cet article.

1. De moins en moins d’élèves finissent dans les temps
2. Les filles en difficulté
3. Plus d’élèves en difficulté
4. Conciliation travail-études
5. Disparités régionales.

Cinq aspects… mais la journaliste n’en a en retenu qu’un seul – plus ou moins frauduleux d’ailleurs – pour vendre son article au lectorat de La Presse. Pourquoi ce traitement?

​Dans les faits, la diplomation des filles au collégial n’a perdu qu’un seul point de pourcentage entre 1998 et 2008, passant de 68% à 67%. (On parle ici du taux significatif, celui qui inclut les diplômes obtenus jusqu’à « deux ans après la fin prévue du programme ».)
​Chez les garçons, ce taux est légèrement à la hausse pour la même période, passant de 53% à 56%. Au lieu de s’en réjouir, on met l’accent sur un petit point de pourcentage perdu chez les filles, bien que celles-ci décrochent encore nettement plus de diplômes que les garçons au niveau collégial.

Tonalité alarmiste

C’est un air connu : dès qu’on signale une réalité masculine, des voix s’élèvent pour qu’on remette rapidement le projecteur sur la cause des femmes, dans une tonalité souvent alarmiste. Outre le mot « recul », employé pour qualifier une baisse de 1%, on nous dit que la diplomation a « chuté chez les filles » ; que les filles sont en « difficulté » ; que les filles « perdent du terrain » ; et finalement, que les filles « en arrachent ». Or aujourd’hui, six ans après la période visée par cette enquête, les filles sont toujours plus nombreuses que les garçons dans les cégeps du Québec et elles y décrochent beaucoup plus de diplômes.

Pourquoi un journal sérieux publie-t-il ce genre d’interprétation ? Les responsables de La Presse, j’imagine, ont cautionné cette lecture tout simplement parce qu’ils n’y ont pas perçu de biais idéologique ; comme si un tel constat allait de soi. Les filles accusent un très léger recul? Sonnons l’alerte. Même si, dans les faits, ce recul est insignifiant.

Les filles en difficulté, vraiment?

Dans la partie intitulée Les filles en difficulté, un constat mérite toutefois réflexion. Il s’agit de la diminution de la diplomation féminine « dans les temps ». C’est-à-dire dans la durée normale. (Rappel : la durée normale d’un parcours collégial « dans les temps » est de deux ans au secteur pré-universitaire et de trois ans au secteur technique.) Cette diplomation-là passe de 42% à 37,1% chez les filles entre 1998 et 2010. Chez les garçons, elle a baissé aussi mais un peu moins, passant de 28,7 à 28,4. Il y a donc effectivement un petit écart. Mais attention : l’objectif est la diplomation, et non le temps que l’on met pour obtenir son diplôme. Cet écart-là est donc peu signifiant, d’autant plus qu’il s’explique facilement comme on peut le lire sous la plume de Gabrielle Duchaine : « Les filles sont proportionnellement plus nombreuses à concilier travail et études. »

Liberté de choisir

Concilier travail et études implique souvent d’étudier à temps partiel. Ce qui retarde la diplomation. Mais où est le problème, si en bout de ligne on finit par obtenir son diplôme? La journaliste noircit le portrait alors que les intervenants en milieu collégial (j’en suis) reconnaissent qu’il y a des gains appréciables dans la conciliation travail-études : l’apprentissage de la polyvalence et de la gestion d’agenda ; le développement de l’autonomie ; la conscience de la valeur de l’argent ; l’implication soutenue dans ses études ; etc.
Par ailleurs, a-t-on relevé les raisons pour lesquelles les filles ont tendance à travailler davantage que les garçons alors qu’elles sont aux études? Est-ce par choix ou par obligation? On voit mal en quoi les filles de niveau collégial auraient plus d’obligations financières que les garçons. Force est de reconnaître qu’elles le font tout simplement par choix. N’est-ce pas ce que le féminisme prône depuis un demi-siècle?

Comparaison nébuleuse

On tire la sonnette d’alarme et on agite le spectre du « recul des filles ». Quel recul? Non seulement il n’y a aucun recul significatif (1% sur douze ans), mais on se demande bien quel est l’objet de la comparaison. Compare-t-on les filles de 2010 à celles de 1998, ou – ce qui est plus probable – les filles de 2010 aux garçons de 2010?

Guerre des sexes

Est-on engagé dans une guerre des sexes ou dans un effort de diplomation ? La journaliste semble redouter le fait que les garçons au niveau collégial s’améliorent. On peut même croire qu’elle a voulu démontrer, par la bande, que la modeste progression des garçons entre 1998 et 2010 s’est faite au détriment des filles. Peut-être trouve-t-elle qu’on a trop parlé des problèmes des garçons à l’école ces dernières années, et qu’il faudrait maintenant craindre que ceux-ci en arrivent un jour à rejoindre les filles. D’où le ton alarmiste. Pourtant, les filles demeurent plus nombreuses que les garçons à obtenir des diplômes d’études collégiales.

En attirant ainsi l’attention du lecteur sur le soi-disant « recul des filles », la journaliste monte en épingle un épiphénomène alors que l’évidence nous montre une problématique beaucoup plus large, beaucoup plus préoccupante : l’impuissance du réseau collégial à améliorer son rendement global.

Des lunettes teintées

Quand on porte des lunettes rosées, voilà ce qui arrive. Tout est filtré en fonction des femmes, dans l’optique de favoriser l’amélioration de leur sort non pas en comparaison des femmes d’hier, mais par rapport aux hommes d’aujourd’hui.

Et si on constate dans 20 ans, par exemple, que la diplomation au collégial est en hausse de 5% chez les garçons et de 3% chez les filles… parlera-t-on encore d’un « recul » des filles, malgré une hausse de la diplomation féminine ?

 

*Les statistiques mentionnées ici proviennent de l’article de Gabrielle Duchaine dans La Presse du 24 janvier 2017.

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