Tranche de vie de femme

Je vous dis tout de suite que l’expression « culture du viol » ne fait pas partie de mon vocabulaire. J’aimerais cependant vous parler de mon point de vue de femme face au danger d’agression sexuelle. J’aimerais surtout vous en parler d’une façon qui, je crois ou du moins j’espère, non seulement rejoint plusieurs femmes, mais surtout, peut aider des hommes à mieux se figurer ce que c’est, être à la place d’une femme par rapport à ce danger.

Je commencerai par décrire la dernière fois que j’ai été victime de harcèlement sexuel : je prenais un verre dans un petit café-bar, avec un ami. Un petit café-bar de quartier, avec seulement quelques tables, des machines de Loto-Québec, du bon café italien, des sandwiches et de l’alcool. Mon ami est parti le premier, j’ai eu envie d’un deuxième verre de vin avant de rentrer chez moi. Je me suis donc levée de la table où j’étais assise pour m’installer au bar.

Un homme s’est approché de moi, est venu très proche. il parlait avec un fort accent, si bien que j’avais du mal à comprendre ce qu’il disait. J’ai tout de même compris qu’il disait me trouver belle. Je sentais qu’il serait insistant, et manifestement, il ne comprenait pas très bien le français, alors j’ai interpelé le barman : « Pourriez-vous lui dire que je voudrais prendre mon verre seule, s’il-vous-plaît ? » Le barman a traduit ce que j’avais dit. L’homme s’est fâché et a crié que si je voulais être tranquille, je devais rester chez moi, qu’en étant là, j’invitais les hommes à m’approcher. Son acolyte (un autre client, pas le barman) m’a dit : « Ne t’en fais pas, on va t’acheter une bouteille de vin. » J’ai répondu : « Merci, mais j’aurai assez de mon verre. » Le barman m’a dit : « Peux-tu retourner t’asseoir à la table ? Ça vaudrait mieux. »

Je me suis levée pour retourner à la table, l’homme m’a suivie en disant : « Tu ne veux pas faire l’amour avec moi ce soir ? » Le problème, c’est qu’en m’asseyant à une table, j’aurais été en partie cachée, et si cet homme avait eu des gestes déplacés, ou même violents, le barman aurait risqué de ne pas le voir. Je n’osais pas non plus sortir, parce que je craignais que cet homme me suive dehors, ce qui aurait été encore plus dangereux, étant donné l’heure. Je me sentais coincée, je ne voyais aucune option sécuritaire. Je suis retournée au bar, j’ai pris mon cellulaire et appelé mon ami pour qu’il revienne. Il est revenu, mais j’ai dû supporter la présence des deux hommes pratiquement collés sur moi (sans intervention du barman) ainsi que leurs commentaires obscènes jusqu’à ce qu’il arrive.

Je me sentais coincée, je ne voyais aucune option sécuritaire.

Quand du harcèlement se produit dans un endroit public, comme dans l’incident rapporté au début de ce texte, nous les femmes ne savons pas toujours quelle stratégie est la plus sécuritaire (j’espère que mon exemple le fait bien valoir). Nous ne savons pas non plus si nous pouvons compter sur l’appui d’autres personnes présentes. Si vous assistez à une situation comme celle-là, il ne faut pas vous gênez pour intervenir.

Si vous êtes un homme prêt à intervenir pour aider une femme aux prises avec ce genre de situation, mais que vous hésitez – ce qui est compréhensible, vous pourriez hésiter parce que vous n’êtes pas certain que vous avez bien affaire à du harcèlement et non à une dispute entre amants, par exemple – voici quelques idées. Il n’est absolument pas nécessaire, probablement même pas utile, de dire à l’homme qui harcèle : « Fous-lui la paix sinon je te mets mon poing sur la gueule! » Il y a de bien meilleures stratégies.

  1. Imaginez que vous êtes dans un bar ou un café, et que vous assistez à une situation qui ressemble à celle décrite ci-dessus : vous pourriez aborder la femme en disant quelque chose comme ceci : « Excusez-moi, Madame, je ne suis pas de la région. Sauriez-vous m’indiquer quelle direction je dois prendre en sortant d’ici pour aller vers le boulevard Saint-Michel? » Si elle est réellement en train d’être harcelée, elle sautera sur l’occasion de s’éloigner de l’importun pour « vous donner des indications ». Si, au contraire, elle est simplement en train de se disputer avec son amant, elle vous répondra, et ça s’arrêtera là.
  1. Si vous voyez un homme parler à une femme dans les transports en commun et que vous avez l’impression qu’il l’importune, vous pouvez aborder l’homme en disant : « Excusez-moi, est-ce que vous vous appelez Paul ? Je suis sûr qu’on se connaît, on allait à la même école primaire! » Encore là, si la dame est dans une mauvaise situation, elle saisira cette occasion de s’éloigner.
  1. Vous pouvez aussi montrer des signes à la dame que vous êtes prêt à intervenir s’il y a un problème (souvenez-vous qu’elle n’a aucune raison de supposer que vous l’êtes si vous n’en montrez aucun signe). Vous pouvez chercher son regard, et quand elle croise le vôtre, lui faire un air interrogatif en levant le pouce, pour demander de façon non verbale si tout va bien. Si elle souhaite votre aide, elle répondra vraisemblablement à votre signe.
  1. Si la situation vous paraît assez grave, vous pouvez appeler la sécurité si vous êtes dans un endroit où il y a un personnel chargé de la sécurité, sinon la police discrètement, puis si possible, en attendant les secours, essayer de gérer la situation en engageant de façon diplomate la conversation avec la principale intéressée, en étant attentif à ses demandes (particulièrement celles qui risquent de ne pas être formulées verbalement étant donné la nature délicate de la situation).

Que dire maintenant des situations où vous abordez des femmes (que ce soit dans l’intention de la draguer ou non) ? Le philosophe Sam Harris, dans un billet de blogue, a fort bien résumé la situation des femmes face au danger d’agression, je vais donc le paraphraser.

Messieurs, imaginez que vous avez affaire à quelqu’un qui mesure plusieurs centimètres de plus que vous, pèse plusieurs dizaines de livres de plus que vous, a un squelette plus fort, des tendons plus solides, des bras plus longs, des jambes plus longues, des plus grandes mains, capables d’emprisonner vos poignets. Dites-vous que la majorité des femmes sont dans cette situation-là avec la majorité des hommes à qui elles ont affaire.

J’ajoute : imaginez que ce quelqu’un de plus puissant que vous physiquement entreprend de vous toucher, ou montre une intention ou une envie de le faire, et que vous ne voulez pas. Vous devez donc le lui communiquer, mais vous ignorez comment il réagira à votre refus. Un refus trop sec risque-t-il de provoquer une réaction agressive de sa part ? Il arrive qu’une femme ne soit pas assez claire dans son refus parce qu’elle craint la réaction de l’homme ; si elle ne le connaît pas, elle n’a aucune garantie qu’il n’y a pas de danger. Aussi, quand nous, femmes, nous retrouvons dans une situation où nous sommes seules avec un homme que nous ne connaissons pas, certaines d’entre nous devenons nerveuses[1].

Il arrive qu’une femme ne soit pas assez claire dans son refus parce qu’elle craint la réaction de l’homme; si elle ne le connaît pas, elle n’a aucune garantie qu’il n’y a pas de danger.

Il est bien entendu que tous les hommes ne sont pas des agresseurs. Cependant, il n’y a aucun signe (encore moins de signe infaillible) permettant à une femme de distinguer la minorité d’entre eux qui en sont, des autres. Bien sûr qu’il peut y avoir des signes…parfois ! Mais ce n’est pas parce qu’on ne décèle aucun signe de danger qu’on peut être certaine qu’il n’y a pas de danger. Si la méfiance généralisée de certaines femmes vous apparaît comme une conviction chez elles que tous les hommes sont des agresseurs, il est fort possible que vous fassiez fausse route dans votre interprétation.

 

[1] On pourrait par ailleurs discuter des signes qu’on envoie à un homme quand on accepte de se trouver seule avec lui dans un endroit qui se prête aux rapports intimes, par exemple en acceptant de le rejoindre dans sa chambre d’hôtel ou d’aller seule chez lui le soir, mais ce n’est pas l’objet de ce texte ; pour simplifier, supposons que la femme se retrouve seule avec un homme sans l’avoir choisi.