Lettre à Dominic Champagne

 

Benoit SéguinÀ plusieurs reprises, vous avez traité de « trolls » les gens qui ont exprimé publiquement leurs réserves par rapport au Pacte pour la transition, dont vous êtes l’instigateur et le principal porte-parole.

Dans votre esprit, il est inadmissible que l’on remette en question une telle démarche ainsi que ses promoteurs. Ce serait un crime de lèse-environnement.

J’ai moi-même déposé sur votre page Facebook un message disant, en gros, que votre posture intransigeante m’oblige à retirer mon nom de la liste des signataires.

Je suis donc un troll, selon vous.

Laissez-moi vous expliquer.

All you need is love$

Pour beaucoup de gens, il y a quelque chose d’indécent dans le fait que certaines personnalités fassent la promotion de ce Pacte. Vous-même, qui avez abondamment surfé sur la vague Las Vegas (Zumanity et Love/hommage aux Beatles), vous n’êtes pas à l’abri de cette critique. Quand vous êtes allé faire fortune à Vegas, capitale de la déchéance écologique et chef-lieu de la surconsommation, les rapports alarmants du GIEC circulaient depuis une dizaine d’années.

Votre conscience allait-elle vers la Planète ou vers le fric et la gloire?

D’autres personnalités signataires du Pacte ont elles aussi empoché le pactole sur le dos de la planète.

Plus largement, l’industrie du divertissement ainsi que ses vedettes sont d’importants vecteurs de surconsommation, puisqu’elles font rêver de gloire, de fortune, de gros trains de vie et entretiennent une certaine proximité avec des intérêts capitalistes lourdement dommageables pour l’environnement – entre autres l’industrie de l’automobile, pour ne nommer que la plus évidente. En cela, ces vedettes comptent parmi les promoteurs les moins crédibles de la cause environnementale. Sauf exceptions.

Et on devrait se taire, nous les « trolls »?

Coup de pub ou engagement durable

Mais la science! répondrez-vous.

La science n’est pas une religion. La science enseigne au contraire un sain scepticisme. La science tend vers la vérité, certes, mais elle n’a pas la prétention de détenir la vérité absolue. Affirmer une telle chose ne fait pas de moi un climatosceptique. Je partage vos craintes ainsi que certains de vos moyens d’action, mais je me garde un devoir de réserve en toute circonstance, que j’appuie sur mes observations quotidiennes et sur ma certitude de laisser une empreinte écologique nettement moins grande que la quasi-totalité des artistes présents au lancement du Pacte.

Ce qui laisse perplexe, ce n’est pas la science : c’est l’instrumentalisation de la science par des groupes de pression. En témoigne l’exemple tout récent du « 60% des espèces animales ont disparu en 44 ans ». Il suffit d’une brève recherche pour apprendre que ces chiffres alarmants, une fois nuancés, trahissent la réalité.

Suis-je un troll parce que je refuse ce genre de sensationnalisme? Suis-je un troll parce que je perçois, dans l’engagement de certains « artistes », une opération de relations publiques davantage qu’un engagement durable?

Banderoles, publicité, recrutement

Quant à la marche du samedi 10 novembre, qui se voulait rassembleuse et non partisane, dites-vous, comment ne pas voir l’énormité de la manœuvre devant le show de banderoles des groupes habituels qui y font leur publicité et leur recrutement, à commencer par l’omniprésent Québec Solidaire, ainsi que les inévitables groupes syndicaux, les communistes et autres « Nous sommes vegans »?

J’ignorais que la science avait confirmé que le communisme, le féminisme (QS) et le véganisme sauveront la planète.

Une marche non partisane? Faut être 100% partisan pour affirmer une telle chose.

J’y aurais peut-être cru si on avait diffusé le mot d’ordre suivant : aucune banderole autre que la banderole officielle (La Planète s’invite au parlement) et quelques formules neutres du genre Pour la Terre ou Pour nos enfants.

Mes fils sont allés marcher avec vous et j’ai plusieurs raisons de m’en réjouir. Mais pas moi. Je crains que ce genre d’initiative (menée en parallèle avec le Pacte) crée un écran de fumée entre nous et la réalité, en instaurant un faux sentiment de sécurité ainsi qu’une solidarité aveuglante. Car si plusieurs voient dans cette marche un élan de responsabilisation bien réel, j’y vois également un show de déculpabilisation collective. Qui vise croche. Sur une cible mouvante.

La priorité, à ce stade, devrait être ailleurs.

Là où ça fait mal

Si nous ne lançons pas d’abord un vaste chantier visant à calmer nos névroses consuméristes, les petits gestes pro-environnement seront au mieux insignifiants, au pire contre-productifs puisqu’ils seront remplacés tôt ou tard par d’autres gestes tout aussi néfastes pour la planète.

Je coupe ceci ; j’ajoute cela.

Moins de sel ici, plus de sucre là.

Je troque mon VUS pour une voiture peu énergivore : je peux me payer trois voyages en avion.

La preuve? Voilà des années qu’on fait la promotion de ces gestes-là, qu’on s’y convertit, partout en Occident… et les problèmes environnementaux ne cessent d’empirer.

Il faut donc s’y prendre autrement, en s’attaquant à la source du mal plutôt qu’à ses conséquences. Rouler en gros char n’est pas la source du problème : c’est une conséquence. On peut affirmer, dans le même esprit, que faire notre épicerie avec des sacs réutilisables ne servira à rien (ou si peu) si, en bout de ligne, nous demeurons prisonniers de nos pulsions consuméristes.

Le problème se déplacera. On aura alors changé quatre trente sous pour une piasse, en se magasinant une bonne conscience… et tout sera toujours à refaire.

Examen critique ou pensée unique

L’esprit même de ce Pacte pour la transition peut et doit être soumis à un examen critique. Idem pour les marches pro-environnement. Cette critique doit être accueillie par les promoteurs et les signataires (notamment Normand Baillargeon, qui tient mordicus au discours critique), à défaut de quoi on risque de basculer dans la pensée unique et de nourrir des illusions qui, ultimement, pourraient décupler l’anxiété générale… et augmenter nos pulsions consuméristes plutôt que de les calmer.

Surtout si les résultats tardent. Ou pire encore : si les résultats ne viennent pas.

Ce qui est tout à fait possible.

Monsieur Champagne, pouvez-vous seulement concevoir la légitimité d’une telle critique?

« Pour nos enfants »

Il faut prendre le problème en amont. C’est-à-dire nos névroses individuelles et collectives, particulièrement celles de nos enfants.

Si l’on prétend vouloir assainir la planète « pour nos enfants » (comme on entend si souvent), et si l’on veut inscrire cette démarche dans une perspective durable, je suis d’avis qu’il faut d’abord redonner à la famille son sens fondamental et faire la promotion de l’éducation des enfants par leurs parents, à la maison, depuis la naissance jusqu’à l’entrée à l’école si possible. (Ensuite, il faudra redonner à l’école sa vocation première – instruire – car dans l’état actuel des choses, l’école ressemble davantage à un hôpital où l’on soigne les bobos de l’âme issus très souvent d’un parentage déficient, bien plus que des angoisses environnementales.)

Voici mon pacte, voici ma priorité -celle pour laquelle je marcherais n’importe quand : des mesures fiscales substantielles visant à inciter un des deux parents à rester à la maison pendant les premières années de leur enfant, plutôt que de faire la promotion du double revenu familial systémique –  obsession capitaliste/consumériste – tout en poussant nos enfants vers des garderies bon marché alors qu’ils se tiennent à peine debout.

Marche à l’ombre

Vous voulez en faire de futurs marcheurs?

Considérez qu’un enfant qui fait ses premiers pas devant sa mère ou son père a de fortes chances de devenir un adulte nettement plus solide sur le plan affectif que ceux qui sont élevés par l’État au nom des vertus du capitalisme ou du féminisme.

Tel est mon credo écolo : pour prendre soin de la planète, un enfant solide vaut mille enfants chancelants.

Enveloppement durable, serais-je tenté de dire.

Mon combat environnemental, comme vous le constatez, est foncièrement incompatible avec celui de plusieurs personnalités signataires, ainsi qu’avec certains partis politiques et groupes de pression qui marchent avec vous bruyamment, après avoir signé votre Pacte, le plus ostentatoirement possible, avec leur sang orangé.

À chacun son soleil.

À chacun son énergie solaire.

Here comes the sun, doux doux doux doux.

Alors doucement, monsieur Champagne, avec vos accusations.

 

 

4 commentaires sur “Lettre à Dominic Champagne”

  1. Super Ben. Je suis tout à fait d’accord avec toi. Je comprend mieux tes réticence. Cependant, je crois qu’on peut aussi bien appuyer les démarches, tout en critiquant les Messieurs Champagne et La liberté. Tes démarches et ta mode de vie s’inserrent très bien dans La Pacte.
    Être solidaire n’exclut pas une pensée divergente . Et au bout de compte, es tu d’accord avec les objectifs du pacte?
    Does the end justify the means? À mon avis, oui. Mais hélas, je crois nous avons encore manqué une occasion de passer un message à un gouvernement qui a drôlement besoin d’informations.

    1. Thanks buddy.
      Ce n’est qu’une question de temps avant que je me joigne au mouvement, à cette marée devenue nécessaire et salutaire, en dépit de certaines divergences.
      Tout le monde aura appris qqch de cet épisode (le Pacte), je l’espère. Il faut trouver une façon de marcher tous ensemble, pour la planète, pour nos enfants.
      Je demeure optimiste. Le gouvernement Legault n’ira pas bien loin dans le dossier environnement, c’est clair, mais si la pression populairre peut le faire reculer dans certains dossiers importants, comme Anticosti (done) et le 3e lien à Québec, ce sera déjà une belle victoire.

  2. Benoit ?. Je suis d’accord avec vous et je suis ravie de découvrir votre site. Mais pourquoi ne pas signer vos articles de votre nom au complet ? Ce « détail » m’empêche de faire la propagande de vos idées. Dommage…

    1. Bonjour Marie,
      Mon nom est Benoit Séguin. Ravi de voir que ce texte vous a rejointe.
      Au plaisir de profiter de bienfaits de votre « propagande »! 😉

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