Avons-nous été élevés par les mêmes parents que nos frères et sœurs?

« Ces enfants-là ont tous été élevés de la même façon! Ils ont eu les mêmes parents, qui les ont élevés de la même façon, avec les mêmes valeurs et autant d’amour. Et pourtant, ils sont très différents les uns des autres. »

OliviaC’est une des réflexions qu’on entend souvent des gens qui cherchent à nous démontrer que même avec les meilleures intentions du monde, les meilleurs parents peuvent avoir un enfant qui se développe parfaitement bien et un autre enfant qui a de grosses difficultés, et que donc, c’est bien la preuve que tout ne dépend pas d’eux.

Mais est-il vrai que Pierre et Marie sont les mêmes parents pour Antoine, Alexis, Amélie et Anne-Marie?

Je suis née en 1968. Mon frère est né en 1964, et ma sœur en 1970. Avons-nous eu les mêmes parents? Bien qu’ils étaient les mêmes personnes, ils n’étaient plus tout à fait les mêmes non plus. Comme je ne suis pas la même femme aujourd’hui que celle que j’étais à 30 ans.

Mon frère est né alors que mes parents étaient un jeune couple, encore baigné dans les vapeurs des débuts de la passion. Moi, je suis arrivée quatre ans et demi plus tard. Mes parents étaient alors un couple formé depuis plus de cinq ans. Tous les gens qui ont connu une vie de couple de longue durée savent que l’on n’est pas les mêmes après dix mois de fréquentation qu’après cinq ans, ou douze. Le couple n’est pas le même.

Je suis une fille et mon frère est un garçon (assez évident! quoi que de nos jours…). Nous avons beau avoir eu les mêmes parents, nos parents n’étaient pas tout à fait les mêmes. Une mère peut avoir une relation particulière avec son fils, son « petit homme ». Un père, lui, peut se sentir en compétition avec son propre fils pour l’amour et l’attention de son épouse, alors que ce n’est pas la même dynamique avec sa fille. Et il y a la pression d’être un modèle d’homme ou de femme, que beaucoup de parents ressentent naturellement pour leur enfant du même sexe qu’eux. Il me semble très peu réaliste de prétendre qu’on puisse être les mêmes parents avec nos fils et nos filles. J’ai eu deux fils : je ne saurai jamais ce que c’est que d’élever une fille, mais je sais que je n’aurais pas été la même mère. Je n’ai jamais eu à être un modèle d’homme inspirant pour mes fils.

Et si un enfant nous ressemble physiquement comme « deux gouttes d’eau », alors que nous avons un rapport ambigu à notre propre image? Et si notre premier enfant est beau, alors que le suivant a des traits moins harmonieux? Et si notre fille ressemble à la grand-mère que nous détestons, ou à son père qui nous a fait perdre les pédales avec ses yeux magnifiques? Sommes-nous toujours les mêmes parents? Pas tout à fait.

Je suis le deuxième enfant de la famille. Quand mes parents ont eu mon frère, ils étaient parents pour la première fois. Étaient-ils les mêmes parents avec moi? De toute évidence, non. Ils avaient presque cinq ans d’expérience de plus.

En 1968, quand je suis arrivée au monde, le monde n’était pas le même qu’en 1964. Ça aussi, ça change la dynamique d’une famille. Sommes-nous les mêmes parents dans les années 2000, après avoir vu le 11-Septembre, que ceux qui étaient parents en 1972 alors que tout s’ouvrait?

Quand mon frère est né, mes parents vivaient en France. Ma mère a pu vivre ses relevailles avec le soutien de sa propre mère. Quand je suis née, mes parents vivaient au Canada, loin de leurs proches, dans un monde très différent de celui qu’ils avaient toujours connu. Et ma mère n’avait pas vu sa mère depuis trois ans. Quand on vit dans un monde qu’on connaît, qu’on maîtrise, avec nos repères, et le confort du chez-soi, on n’est pas la même personne que dans un monde qui nous est étranger et dans lequel on est isolé.

Un enfant peut naître alors que ses parents vivent une situation financière confortable, alors qu’un autre peut arriver à une période où les factures s’accumulent. Puis il y a le rang dans la fratrie : être le troisième enfant, ce n’est pas être le premier. Avoir deux jeunes frères ou sœurs derrière soi, ce n’est pas comme être le petit dernier. Être enfant unique n’est pas comme être la cinquième fille de suite, et ce n’est pas comme être le fils tant espéré après quatre filles. Et puis chaque enfant naît avec certaines prédispositions génétiques : élever un enfant de santé fragile, et élever un enfant qui a une santé de fer, ce n’est pas du tout semblable. Élever un bébé braillard ou un bébé calme non plus.

Pierre et Marie ne sont jamais exactement les mêmes parents. Pierre et Marie peuvent très bien réussir avec Antoine, et réussir beaucoup moins bien avec Amélie.

Être de bons parents, c’est l’être avec tous ses enfants. Et c’est très difficile. Il serait temps qu’on reconnaisse qu’être un parent est une des responsabilités les plus complexes de la vie humaine. Mais probablement la plus importante et méritoire.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *