Ce qu’il aurait fallu faire (pour que la révolution #MeToo soit vécue sainement)

You say you want a revolution
Well, you know
We all want to change the world


BenoitLe monde est divisé en deux, c’est bien connu : les pro-Lennon d’un côté et les pro-McCartney de l’autre ; les pro-vanille ici et les pro-chocolat là.

Et bien sûr, les pro-révolution versus les pro-évolution.

J’aime autant Lennon que McCartney, la vanille que le chocolat, mais quand il s’agit de choses autrement plus engageantes pour l’avenir de l’humanité, je me range sans hésiter du côté des pro-évolution.

Et j’ajoute : ceux qui se méfient de tout mouvement révolutionnaire.

Sérieuses névroses

J’ai jadis vécu une révolution. En Haïti. Je sais à quoi ressemble le cadavre d’une personne brûlée vive, et je pourrais en reconnaître l’odeur en une nanoseconde. J’avais 19 ans. J’ai moi-même participé à cette révolution en imprimant des tracts contre la dictature des Duvalier avec la vieille imprimante manuelle de la communauté religieuse pour laquelle je travaillais. J’y ai cru, et, comme la majorité des Haïtiens, j’ai chanté Libèté! Libèté! en dansant dans les rues quand on a annoncé le départ du dictateur…

Mais quelques jours plus tard, la terreur frappait.  Neuf morts chez nous. Des centaines, puis des milliers dans tout le pays. L’heure des règlements de comptes avait sonné. Certains étaient justifiés, d’autres pas tout à fait et d’autres enfin étaient des vengeances personnelles abominables, injustifiées, dont les dommages collatéraux détruisaient des familles, des enfants, des communautés tout entières. Cela a fait perdre une certaine légitimité à cette révolution tout en entraînant Haïti dans la spirale malheureuse que nous connaissons tous.

Il fallait se débarrasser du dictateur, certes, mais j’ai surtout retenu qu’il fallait se méfier des révolutions et encore plus des révolutionnaires, qui, le plus souvent, sont des forts en gueule aux prises avec de sérieuses névroses.

L’odeur du cadavre brûlé

Au XXe siècle, en Occident, l’une des plus réjouissantes formes d’évolution fut bien sûr les rapports hommes/femmes, dont cette longue et lente marche pour l’égalité des femmes en droits et en opportunités.

Ce que l’on vit depuis l’automne dernier, toutefois, c’est autre chose.

C’est carrément une révolution.

Je reconnais volontiers son bien-fondé et je suis en mesure d’en apprécier les conséquences heureuses : finie l’ère des agresseurs tout-puissants et sans scrupules – du moins pour quelques décennies. Bonne affaire de faite. Mais je reconnais trop facilement l’odeur du cadavre brûlé pour ne pas ressentir sur-le-champ, à mesure que se vit cette révolution, les nombreux dérapages qu’elle suscite à travers les mensonges, les mises au ban, les vengeances personnelles, ainsi que la soumission de la majorité silencieuse qui n’est pas outillée pour reconnaître cette odeur-là… et qui de toute façon, même si elle la reconnaissait, n’oserait jamais s’y opposer publiquement. Devant le rouleau-compresseur de l’Histoire, peu de gens ont la force de résister à sa vindicte.

Quelque chose de malsain émane de tout cela.

Qu’aurait-il donc fallu faire pour que la révolution #MeToo se vive sainement ?

Allons-y point par point.

  1. Les porte-étendards de la cause

Après Weinstein et (chez nous) Rozon, il aurait fallu que le hashtag #MeToo soit assorti d’une invitation à la prudence comportant plusieurs volets. A) Mesdames – et messieurs – qui avez été violées, dites-le, affichez-vous, mais gardez-vous de balancer des noms, connus ou pas, car il revient maintenant à la justice de gérer la suite. Votre présence sur les médias sociaux suffira amplement : le hashtag parle déjà très fort. B) Quant à celles qui disent regretter une relation sexuelle consentie, et qui estiment a posteriori avoir été violées, de grâce abstenez-vous. C) Ne vous affichez pas #MeToo si l’agression dont vous dites avoir été victimes se limite à une inconduite sexuelle. Ces dossiers-là n’ont pas à être étalés sur la place publique. Nous reconnaissons que certains cas peuvent être graves, mais ce terrain-là est trop incertain pour s’y aventurer publiquement.

  1. Les médias de masse

Après la divulgation des cas Weinstein et Rozon, les médias d’ici auraient dû comprendre qu’un certain leadership leur revenait dans ce virage majeur. Les salles de rédaction et les équipes éditoriales auraient dû avoir la sagesse de s’en tenir à l’essentiel et surtout, surtout, d’éviter les débordements. Tapisser mur à mur les pages des journaux ainsi que les bulletins de nouvelles chaque jour était la pire chose à faire. L’éthique et la prudence journalistique auraient dû prévaloir. Hélas, c’était trop demander à Radio-Canada, qui ressemble désormais à un organe de propagande féministe; à TVA, qui n’en manque jamais une; à La Presse qui se la joue populiste-BCBG depuis quelques années; au Journal de Montréal qui n’en manque jamais une non plus; et au Devoir qui, hélas, a perdu le peu de crédibilité qu’il lui restait en la matière.

  1. Du côté de la France

Le hashtag #BalanceTonPorc aurait dû s’appeler autrement. Pourquoi ne pas avoir fait comme au Québec, où on a tout simplement traduit #MeToo par #MoiAussi? L’expression « Moi aussi » est neutre et non-vindicative. « Balance ton porc », en plus de comporter une charge violente (balance) et méprisante (porc), incite à aller directement à la vengeance personnelle sans aucune forme de procès, sinon celui des réseaux sociaux.

Première cible ? Un homme qui a eu l’outrecuidance de dire à une femme, en l’occurrence Sandra Muller -celle qui est à l’origine du #BalanceTonPorc : « Tu as des gros seins, je vais te faire jouir pendant toute la nuit. » (Fait à noter : il n’y avait aucun rapport d’autorité entre lui et elle.)

À l’évidence, il aurait fallu qu’une femme nettement plus saine d’esprit que Sandra Muller prenne l’initiative de la version française de #MeToo, comme en témoigne la levée de boucliers de ces femmes qui dénoncent en France les dérives associées à ce mouvement.

  1. Notre gouvernement

Bien sûr qu’il fallait débloquer des fonds pour recevoir la déferlante annoncée. Le traitement des plaintes (police, tribunaux) nécessitait cet afflux d’argent. Bravo pour la vitesse d’exécution. Mais tout le reste… ? Donner de manière précipitée 25 millions aux universités afin de lutter contre les violences sexuelles en se basant sur des études hyper biaisées ? (Qui gonflent le nombre de victimes en y incluant les femmes qui disent avoir subi des sifflements ou des regards insistants.) Et obliger les universités et les cégeps à se doter de codes de conduite sans même prendre le temps d’analyser les choses avec un minimum de recul ?

Devant l’ampleur de la vindicte populaire, notre gouvernement a agi impulsivement. Ce genre de vision à court terme, électoraliste et irresponsable, s’inscrit tout à fait dans l’esprit de cette vaste dérape post-adolescente.

  1. Les réseaux sociaux

Far West entre tous les Far Wests, il aurait été idiot de croire en une certaine forme de prudence ou de discernement de ce côté-là, mais profitons tout de même de cette tribune pour déplorer la pauvreté perceptuelle de nombreuses personnes, hommes comme femmes, qui, portées par la déferlante et appréciant visiblement l’odeur du cadavre, se sont montrées tout à fait hostiles à la moindre critique du mouvement #MeToo, au point de multiplier les procès d’intention à l’égard de quiconque a osé relever les exagérations, les injustices et les discours aux relents totalitaires qui, chaque jour, ont inondé les médias occidentaux du mois d’octobre jusqu’à Noël.

Trip de pouvoir

Si les porte-étendards du mouvement #MeToo ainsi que nos instances de pouvoir avaient été mues par un sentiment de responsabilité de nature humaniste, dépassant les intérêts personnels, voyant large et visant le long terme, tout cela aurait pu susciter en effet une noble et nécessaire évolution.

Hélas : en raison du trip de pouvoir de certaines femmes et de la faiblesse (ou l’hypocrisie) évidente de beaucoup d’hommes, tout cela s’est transformé en une révolution polarisante qui nous réserve des lendemains qui faussent.

On ne peut guère demander la perfection aux êtres humains. On est cependant en droit d’exiger un minimum de décence quand il s’agit de lancer de pareils bouleversements.

You tell me that it’s evolution
Well, you know
We all want to change the world
But when you talk about destruction
Don’t you know that you can count me out

4 thoughts on “Ce qu’il aurait fallu faire (pour que la révolution #MeToo soit vécue sainement)”

  1. Un de tes meilleurs…. C’est digne des grands médias. (Un seul désaccord quant au début de cette révolution). Lorsque la chair se mit à sentir calcinée… dans les années 60 quand on attaquait les femmes au foyer. Les derniers événements sont la paille qui brise le dos du chameau (trad. libre de l’anglais).

  2. Merci Pierre.
    En effet, je me souviens d’avoir entendu ma mère, plusieurs fois, dire à quel point ça l’avait heurtée, en tant que mère à la maison, d’entendre le discours féministe dévaloriser la femme qu’elle était.
    Ce serait utile que tu ajoutes cette remarque au fil de discussion sur la page FB de JusteSix : on ne parle pas assez de cette dimension-là, le matraquage symbolique de la mère au foyer dans les années 60.

  3. La différence entre la révolution d’un pays et le #metoo est que la révolution se prépare, les tensions montent, c’est imminent alors que #metoo appartient à un autre pan de l’histoire, celui de l’ère de l’instantanéité et cela a des conséquences. Chaque révolution amène ses excès, ses dérapages et ses victimes innocentes mais #metoo n’a pas été une révolution cela été un mouvement de foule déferlant à une telle vitesse que le recule et ou le bon sens a fait défauts à plusieurs reprises. C’était un tsunami à la vitesse grand V. Quand à ce qui aurait dû être dénoncé ou pas, il y a des zones grises difficiles à établir et tu sembles avoir une vision très clair qui est beaucoup plus troubles quand on a été victime d’inconduites sexuelles ou de viol. Les inconduites sexuels sont plus fréquentes mais pernicieuses and franchement affectant notre qualité de vie. Oui le système judiciaire doit demeurer le décideur final des sanstions et non pas le lynchage médiatique. Fianlement bon papier et très contente des résultats de #MeToo en espérant qu’ils subsistent.

  4. Excellent, comme on est en droit de s’y attendre, venant d’un érudit doublé d’un humanisme naturel. L’homme et la femme sont des entités complémentaires et les médias, aujourd’hui, tendent à nous prouver le contraire. N’écoutons pas les médias (ou un peu moins) et ressourçons-nous dans la recherche du dialogue élevant et constructif. Nous avons besoin de l’un comme de l’autre.

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