La Tribu – Première partie : Quand les femmes font étalage de leur vie privée sur les réseaux sociaux

Olivia PelkaRécemment, sur Facebook, au cours d’une discussion animée sur une page de débats, quelqu’un a émis un commentaire un tantinet condescendant au sujet des femmes qui étalent trop leur vie privée sur les réseaux sociaux. Vous savez, ces femmes qui publient des tas de photos de leurs enfants, ou des anecdotes, ou encore qui font des envolées sur leur bonheur familial et conjugal, ou qui parlent des repas qu’elles préparent, des fleurs qu’elles plantent sur leur terrain, des améliorations à la déco de leur chambre.

Je dois immédiatement faire mon mea culpa : je l’ai fait moi aussi, et souvent en plus.  J’ai parlé de mes enfants, de leurs succès et de leurs blagues, j’ai publié des photos, des anecdotes. J’ai étalé, comme de la confiture. Et je le fais encore! Mais je me suis modérée avec les années, notamment parce que mes enfants ont grandi et que je veux respecter leur droit à leur vie privée.

Mais ce commentaire que j’ai lu sur Facebook, ça m’a amenée à réfléchir : pourquoi avons-nous cette tendance, nous, les femmes? Quel besoin cherchons-nous à combler?

Observations animalières

J’ai regardé beaucoup de documentaires animaliers quand j’étais enfant. Comme je vivais à Ville d’Anjou, à deux pas de la 40, les documentaires m’ont été un palliatif à l’observation directe de la nature et des animaux. Plus tard, ça m’a amenée à observer les êtres humains de la même façon que j’étudiais les animaux. Quand j’observe les humains, je cherche à savoir si les besoins fondamentaux de cet animal-là sont frustrés, ou comblés, et je cherche les manifestations de la frustration de ces besoins.

Elles sont partout, les manifestations de la frustration de nos besoins…

Même si l’humain réussit à s’adapter à presque tout, non sans y laisser, parfois, une partie de sa santé physique ou mentale, l’humain n’est pas un animal solitaire (comme l’est l’ours), et il n’est pas fait non plus pour la vie de troupeau (comme l’est le zèbre), ni même pour la vie en clan (comme l’est le loup). L’être humain semble être parfait pour la vie dans une organisation sociale de type « tribu ».

Une tribu, c’est un regroupement de quelques familles qui s’organisent entre elles, dont les membres ont de nombreux liens de parenté entre eux, ou alors, qui se connaissent depuis si longtemps que c’est tout comme s’ils étaient parents. La tribu n’est pas isolée complètement, car elle a des échanges avec d’autres tribus (ça prend du brassage génétique!). Alors les tribus se fréquentent entre elles, et parfois, un membre d’une tribu passe à une autre tribu pour fonder une nouvelle famille. Mais on n’a jamais qu’une seule tribu à la fois, et on l’a pour longtemps.

Jusqu’à il n’y a pas si longtemps, le fonctionnement de nos villages et de certains quartiers en ville pouvait ressembler au fonctionnement de la tribu archaïque. Mais depuis que les femmes ont massivement accédé au marché du travail, nous avons lentement perdu la tribu. Elle n’existe pratiquement plus. Et nous en souffrons tous, enfants comme adultes, parce que je crois vraiment que nous avons besoin d’une tribu. Nous sommes des carencés de la tribu.

Chaque 1er juillet, le Clan Panneton brise la tribu

Aujourd’hui, on déménage comme on change de voiture. Et on vit souvent éloigné des membres de notre propre famille.

Quand un couple se forme, le nouveau couple doit s’arranger pour accommoder Madame qui travaille par ici, et Monsieur qui travaille là-bas. Alors on bouge. On s’installe à mi-chemin. Puis on se sépare, et on re-bouge. Et on débute une nouvelle relation amoureuse, et on re-bouge encore. Ou alors, la famille s’agrandit et hop! on déménage encore. Puis on change d’emploi, donc on bouge encore. Et il en va ainsi de nos frères et sœurs, de nos tantes et oncles… impossible d’avoir une tribu dans un tel contexte. C’est à peine si on connaît nos voisins, et on évite de trop s’attacher… ça bouge tellement.

Les femmes palabrent

Dans une tribu, les femmes et les jeunes filles passent de longs moments entre elles, à effectuer certaines tâches souvent liées à la gestion du quotidien et du foyer, tandis que les hommes partent au champ, ou à la chasse, ou à la guerre. Les hommes vont et viennent, et les femmes restent entre elles, avec toute la marmaille.

Et que font les femmes de la tribu lorsqu’elles sont entre elles? Elles effectuent toutes sortes de tâches du quotidien en plus de superviser les nombreux enfants qui jouent un peu partout autour, et elles discutent. Beaucoup. Dans une tribu, les tâches traditionnellement féminines sont propices aux confidences et aux échanges, alors que les tâches masculines, qui impliquent plus de déplacements, le sont moins.

Les femmes de la tribu s’observent les unes les autres. Elles se comparent. Elles s’entraident. Et elles apprennent. Elles se transmettent des connaissances et des informations. Elles se complimentent et se critiquent : « Oui, cette couture est très bien faite. »; « Un peu plus de sel dans ta soupe. »; « Tu devrais peut-être dire à ton fils aîné d’éviter de faire ceci ou cela… »; « Est-ce que ma pâte est suffisamment pétrie? ».

Tout cela nous était bien utile pour apprendre les unes des autres, pour nous connaître entre nous, pour nous appréhender, pour nous sécuriser les unes les autres et sécuriser nos enfants, pour tisser des liens entre nous, savoir sur qui on pouvait compter et de qui nous méfier, et tant d’autres choses. C’était riche, ces échanges.

Aujourd’hui, la tribu, (ou, dans sa version plus moderne, le « village », au sens pré-Révolution tranquille du terme), ça n’existe pratiquement plus. Pleins de bonne volonté que nous sommes, on lui fait la respiration artificielle… on essaie de la ranimer comme on peut… mais elle agonise, la tribu, sans ses femmes, qui sont maintenant, elles aussi, parties au champ, ou à la chasse, ou à la guerre.

J’étale

Je ne peux m’empêcher de penser que si tant de femmes ressentent aujourd’hui le besoin de faire un tel étalage de leur vie privée sur Internet, c’est une manifestation de la frustration de leur besoin d’une tribu. Ce besoin de raconter, de montrer des photos, d’avoir des témoins et de témoigner, de demander conseil… j’y vois une reproduction des rencontres de femmes au sein d’une tribu, dont notre vie moderne nous prive. On compense comme on peut.

Mais Facebook… ce n’est pas une tribu. C’est beaucoup plus incertain et vaste qu’une tribu. Beaucoup plus dangereux aussi. Alors moi aussi, je me frustre en modérant mon envie d’étaler ma vie. Un peu comme si j’étais un chimpanzé femelle refusant de se laisser épouiller.

10 commentaires sur “La Tribu – Première partie : Quand les femmes font étalage de leur vie privée sur les réseaux sociaux”

  1. Très intéressant point de vue, Olivia!

    Pendant la lecture, je me suis demandé pourquoi cela dérange-t-il ce quelqu’un que je présume être un homme. Car moi-même, il m’arrive de sentir une pointe d’exaspération dans ce contexte. Spécialement lorsque des femmes exposent à la vue de tout un chacun — sur les réseaux sociaux ou parfois dans la rue — leur « bedaine d’enceintitude », que personnellement j’estime être du domaine du privé.

    On sait que la femme communique pour échanger, et l’homme, pour informer. Mais il se trouve que les réseaux sociaux peuvent, oui, recréer un semblant de tribu, au détriment d’un certain espace privé qui lui, est pratiquement réduit à néant. Et rajoutons à cela le fait que la communication ne s’y veut que dans l’instant, il est alors aisé de comprendre que les uns voient une perte de temps là où les autres voient une nécessité.

    1. Surprise… c’était une femme. Ce n’était pas bien méchant, et j’ai déjà tenu ce genre de propos par le passé.
      Bien d’accord avec les précautions qu’il faut prendre sur Facebook, même si j’ai moi-même souvent de la difficulté à le faire!

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