Le modèle finlandais : un énorme bémol (et quelques soupirs)

BenoitDepuis les années 70, la Finlande a lentement – mais radicalement – métamorphosé son système d’éducation.

En gros : moins de devoirs (quasiment abolis), moins de temps d’enseignement, moins d’évaluations, moins d’élèves par classe, moins de bureaucratie et moins de bureaucrates ; abolition des écoles privées et des tests de classement (palmarès) ; plus d’activités et de temps pour jouer, plus de profs, plus de temps à consacrer aux élèves en difficulté et plus d’autonomie aux écoles.

On a aussi augmenté le salaire des enseignants, ce qui va de soi puisqu’ils doivent être titulaires d’une maîtrise, et on a investi beaucoup d’argent dans les lieux physiques : de beaux édifices avec beaucoup de fenêtres, entourés de cours de récréation avec des jeux et des arbres.

Bravo Finlande. À première vue, rien de tout cela ne semble contestable, sauf peut-être l’élimination des devoirs et la diminution du nombre d’heures d’enseignement.

Les trois conditions gagnantes

La Finlande semble avoir compris qu’il faut rendre à l’école sa pleine autonomie, en plus d’offrir aux élèves un environnement sain où le professionnalisme des enseignants est pleinement reconnu, comme le souligne cet article du Figaro :

[Le système finlandais se distingue par] une grande valorisation des professeurs, sélectionnés pour leurs qualités pédagogiques, lors d’un concours très strict, et laissés libres, une fois devant leur classe, de développer leurs propres méthodes éducatives. Les Finlandais, fiers de leur système scolaire, remarquent d’ailleurs qu’il est aussi difficile pour un candidat d’être admis en maîtrise de pédagogie que de devenir médecin. (1)

Résultat : les élèves finlandais ont occupé pendant plusieurs années le haut du classement aux tests PISA. Ce sont des tests internationaux qui mesurent les aptitudes en maths, en science et en lecture chez les élèves de 15 ans. (Il faut cependant noter un recul de la Finlande à ces tests depuis 2012, passant de la troisième à la douzième position. Il faut aussi reconnaître que les tests PISA ne mesurent que la performance académique, et ce, dans trois disciplines seulement.)

Le paradis, l’école finlandaise?

Peut-être. Et c’est justement là le problème.

Parmi le concert d’éloges des nombreux observateurs qui se sont intéressés au virage de l’école finlandaise, nul n’a osé poser cette question pourtant fondamentale : l’école doit-elle être un paradis pour ses élèves? L’école doit-elle être un safe space hors du monde, protégé, entouré, dorloté à l’abri de toute contrariété, de toute compétition, de tout conflit… où le prof est un ami, un accompagnateur, un facilitateur, mais jamais une figure d’autorité?

Cet aspect-là – le prof ami – ressort fortement des nombreux reportages qui vantent l’école finlandaise (voir entre autres le documentaire de Michael Moore ainsi que le film Demain) : l’enseignant finlandais doit s’effacer derrière les besoins de ses élèves sans jamais endosser la moindre posture d’autorité. Il est essentiellement un accompagnateur, un facilitateur qui ne hausse pas la voix, qui ne punit guère ses élèves et qui ne se présente jamais comme étant supérieur, tout en se faisant un devoir de dîner avec eux évidemment.

Bref un ami grand.

La gauche en éducation

Nous voilà donc dans l’école gentille. Hyper gentille.

Pour les élèves en difficulté, il s’agit certainement d’une approche bénéfique.

Mais qu’en est-il des élèves moyens et des élèves forts, la grande majorité?

Après une dizaine d’années dans ces écoles gentilles, sans compétition ni heurts, sans contrariétés ou si peu, en rupture avec le réel, comment peut-on raisonnablement imaginer que ces jeunes-là ne vivront pas un énorme choc quand ils seront lancés dans la vraie vie, sur le marché du travail, avec sa pression, ses injustices et ses contraintes parfois anxiogènes?

Quel sera le profil de ces jeunes-là dans 20 ans? Seront-ils capables de vivre dans un monde hyper compétitif où certaines lois naturelles s’appliquent invariablement, au-delà des idéaux, des modes et des cultures?

Le jour où un supérieur hiérarchique va les engueuler, comment réagiront-ils? Le jour où leur voisin va les narguer, où leur couple va se briser, où leur enfant va les envoyer chier…?

On a de bonnes raison de croire que, pour la majorité des élèves, ce paradis scolaire est un leurre. « Percentage of students who report being happy at school : les élèves finlandais sont en queue de peloton : 60e sur 64 pays. » (2)

Réveiller l’école : une ex-enseignante témoigne

Maarit Korhonen, qui a enseigné pendant 30 ans [en Finlande], critique de manière acerbe les résultats du classement PISA [dans son livre « Réveiller l’école »]. Elle affirme que le système finlandais, avec ses bons résultats, reste replié sur lui-même. Loin d’être hautement performant, le système éducatif finlandais est devenu l’esclave de la « folie » PISA, s’assurant de répondre parfaitement aux mesures, académiquement limitées, imposées par le classement, tout en laissant un nombre trop élevé d’apprenants en marge du système. (2)

Autrement dit, une petite dose de magouille, et hop : les chiffres dopés projettent une image trompeuse. C’est d’ailleurs ce qu’a fait le Québec en présentant aux tests PISA un pourcentage limité de ses élèves de 4e secondaire, parmi lesquels se trouvaient un fort pourcentage d’élèves issus des écoles privées. Le Québec a ainsi pu vanter son système d’éducation -pourtant malade- avec ses « bons » résultats aux tests PISA pendant plusieurs années.

Les pièges de l’égalitarisme

Mais au-delà des tests, il faut analyser le cas finlandais bien au-delà de l’école elle-même.

La vie ne s’arrête pas à 15 ans. Toute réflexion sur les résultats des enquêtes internationales doit tenir compte de ce qui se passe après la scolarité obligatoire. Car c’est justement au cours de cette deuxième étape que se produisent les clivages les plus décisifs. A quoi sert-il par exemple d’avoir une école très égalitaire jusqu’à 15 ans si les différences sociales s’accentuent terriblement par la suite ou si le fossé entre le niveau scientifique de l’élite scolaire et de la masse des élèves s’élargit de façon considérable ? C’est sur l’ensemble de la vie qu’il faut juger de l’efficacité du système éducatif.

La Finlande est réputée avoir une école à la fois très performante et très égalitaire. Nous verrons plus bas ce qu’il faut en penser. Mais même si cela était le cas, il ne faudrait pas oublier que ce paysage idyllique s’assombrit brusquement dès qu’on franchit le cap des 15 ans. (3)

Par ailleurs, certaines données concernant les jeunes finlandais semblent passablement inquiétantes. Tabagisme, ébriété, obésité : les adolescents finlandais sont les champions de la Scandinavie et se situent largement au-dessus des moyennes européennes. (4)

Le taux de dépression des adolescents finlandais serait aussi passablement élevé.

Et globalement, ne l’oublions pas, le taux de suicide en Finlande demeure élevé, surtout dans le contexte ouest-européen.

Équilibre en toute chose

Dans le monde de éducation, les extrêmes sont évidemment à proscrire. La gauche et la droite seront toujours porteuse de mensonges, et on sait lesquels : la droite voudrait militariser l’école alors que la gauche rêve d’en faire une pépinière peace&love, si vous me permettez la caricature. Seule une école équilibrée peut former des adultes équilibrés, prêts à affronter les vicissitudes de la vie avec un minimum de sérénité.

Retenons cependant du modèle finlandais ce qu’il a de bon : l’autonomie de ses écoles ; son environnement sain pour les élèves ; et sa reconnaissance inconditionnelle du professionnalisme des enseignants. À condition bien sûr que ceux-ci soient bien formés.

Quant au reste… Soupirer devant le modèle finlandais risque de nous envoyer dans la pire des directions. Celle de l’enfant-roi, nouvelle mouture.

  1. http://www.lefigaro.fr/international/2013/12/03/01003-20131203ARTFIG00485-le-modele-educatif-finlandais-remis-en-question.php
  2. http://edupronet.com/systeme-educatif-finlandais-fini
  3. http://pedrocordoba.blog.lemonde.fr/2013/02/23/la-finlande-au-tableau-noir/
  4. https://books.google.ca/books?id=8Vgui7RE9nEC&pg=PA119&lpg=PA119&dq=taux+de+d%C3%A9pression+en+Finlande&source=bl&ots=hA2vWhvI_b&sig=B6yAY2JKLR5lJMUn64s8bWdRggg&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjq7ZT21JjTAhVk0oMKHTvnB5QQ6AEIQTAG#v=onepage&q&f=false

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